Mai 68 : de l’homophobie à l’émancipation (2)


La quasi absence des homosexuels dans les commémorations médiatiques de Mai 68 laisserait à penser qu’ils n’ont pas pris part aux occupations d’amphithéâtre et aux manifestations. Tout comme l’hypermédiatisation de la question de l’émancipation féminine occulte la réalité sexiste du militantisme d’alors, ce déni de visibilité lgbt révèle en creux l’homophobie d’hier et d’aujourd’hui.

Mai 68, mois de la bite ?

Cherchant « homosexuel » dans « Le Monde » de sa création à 1981 on constate une progression de l’emploi du terme : rarement vers 1950 ; entre 5 et 7fois par an quinze ans après et 106 fois en 1981. 1968 (14 occurrences) marque le début de la visibilité : après cette date les homosexuels décrits dans les articles deviennent réels. Ils ne sont plus des personnages de théâtre ( « La Fleurs des pois »), des espions soviétiques (vassal) ou des hommes de lettres. A présent ils sont de vrais pédés, militant et manifestant le premier mai au défilé des gauchistes en 72. Il y a donc bien eu un changement.

Pourtant dans le récit commémoratif que la presse fait de Mai 68 c’est au détour d’une énumération des oppressions ou des nouvelles luttes qu’apparait la question homosexuelle. Dany parle des filles qui « avortent en secret », des homosexuels qui « se cachent », des minorités qui « rasent les murs »[1] Ailleurs la liste peut aussi inclure l’écologie… En fait mentionner les homos confine à la simple formule de politesse. Comme dirait Christine Boutin : « c’est la mode. »

Mais les articles de fond et témoignages,  eux,  sont rares. Quant aux noms des futurs fondateurs du Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR) ils sont quasiment ignorés : une mention Roland Castro dans Causette[2], une de Françoise d’Eaubonne dans Marianne[3]. Hocquenghem ou Guérin sont introuvables (ne parlons pas de sortir René Scherrer du  Purgatoire)

Un moment féministe ?

Notant que « Mai 68 ne s’est pas arrêté le 30 » Hervé Nathan considère une période plus vaste et estime que « l’ébranlement d’une société verticale permit aux femmes et aux homosexuels, absents de mai, de durement conquérir leurs droits.»[4]

D’abord, comprendre la formule. L’adjectif s’applique-t-il à l’ensemble « les femmes et les homosexuels » ou à ces seuls derniers. Des femmes il y en avait et même un débat à la Sorbonne : La Révolution et la femme. Et aprés ? Rien ! On voulait libérer les élèves, les enfants, les ouvriers… on n’a pas parlé des femmes. Pour Marie-Jo Bonnet, fondatrice des Gouines Rouges, « on occupait les seconds rôles.» « Mais cela ne veut pas dire que Mai 68, en tant qu’expérience d’inégalité, n’a pas été fondamental dans l’émergence du MLF. » ajoute-t-elle. [6] En revanche les comportement sexistes sont toujours là : « Quel joli Visage elle a notre grève » titre « Le Peuple » sous la photo d’une ouvrière en grève.

Elles avaient été contentes de participer :  y  être avec les autres étaient déjà  bien. Il faudra environ deux ans aux femmes pour s’organiser et comprendre qu’il n’était pas normal que les hommes aient à ce point tiré la couverture à eux. Aujourd’hui on commence à le voir

Les pédés… n’en étaient pas ?

Si  l’on suit la logique d’Hervé Nathan il  n’y avait pas un pédé dans les rues ! Ils restaient paisiblement à la maison, laissant le pavé aux étudiants que, bien entendu, ils ne songeaient pas à rencontrer aux pissotières… A d’autres ! Roland Castro, Daniel Guérin et Guy Hocquenghem, étaient déjà ouvertement homosexuels (Le dernier fit son apparition médiatique auprès de Pierre Kahn deux ans après, suite à l’occupation des locaux de l’éducation surveillée) Jean Le Bitoux pour sa part avait organisé un débat sur l’homosexualité à la Sorbonne (avec backroom)[5]

Mes les militants eux-mêmes n’étaient exempts d’homophobie, de racisme, de sexisme… Guy Frèche, membre fondateur du FHAR (impliqué plus tard dans la naissance de SUD-PTT), avait connu le rejet des milieux communistes, dès avant 68[1]. De même, Guy Hocquenghem, ouvertement homosexuel connait le rejet. Les braves petits bourgeois paternalistes ont eu peur que la présence d’un pédé dans les rangs « choque les ouvriers ». Ils l’ont  écarté d’une visite aux usines Renault [2]

[1] Guy Frèche, Le Moment de l’émancipation, Le Monde, 9 mai 1998.

[2] : http://www.slate.fr/societe/mai-68-2018/guy-hocquenghem-col-mao-rotary-bilan-ex-gauchistes-renegats (consulté le 13/05/2018) – L’article ne concerne pas les homosexuels, il traite surtout du reniement des soixante-huitards.

 

Le rôle des unes et des autres dans Mai 68 est soit surévalué soit réduit à rien mais une chose est sure : de la bite il y en avait, du sexisme avec, et peut-être même un peu d’homophobie, celle-là même qui  fait qu’on refuse de nous y voir.

à suivre…

 

 

 

[1] « Je ne suis pas un gardien de musée », entretien avec Raphaël Glucksmann ; Le nouveau Magazine Littéraire, n3, mars 2018, p.28

[2] Marion Rousset ; Mai 68 : les femmes sur la touche ; Causette ; n°89 ; mai 2018 ; p.42

[3] Marlène ; « Prolétaires de tout pays, caressez- vous ! » propos recueillis par P.G. et M.H. ;Marianne ;n°1102 ; p.115

[4] Hervé Nathan, ; Le Mai 68 de Marianne ; Marianne, n°1102, 27/04/2018, p36

[5] Décès de Jean Le Bitoux, témoignage de Vincent Coquelin militant de AIDES, http://archive.wikiwix.com/cache/?url=http%3A%2F%2Fwww.aides.org%2Fdeces-de-jean-le-bitoux-temoignage-de-vincent-coquelin-militant-de-aides-123, consulté le 13/05/2018

[6] Voir l’enquête de Florence Cestac « Mai 68, les femmes sur la touche » ; Causette ; mai 2018 ; p. 49.

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